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Décryptage
ESS et territoires

Quelles dynamiques collectives pour transformer les territoires ?

La Labo de l'ESS a débuté en septembre 2018 une étude-action visant à observer les différentes formes de coopérations amenant un territoire vers une transition écologique et sociale. Ce pré-rapport est issu des analyses terrain de 17 initiatives réparties dans toute la France, et rend notamment compte des freins et leviers clés dans la mise en œuvre d'une dynamique collective de transition. Synthèse de l'enquête.

Une étude-action portant sur 17 "dynamiques collectives de transition territoriale"

Cette étude-action du Labo de l'ESS a été pilotée par Odile Kirchner, ancienne Déléguée interministérielle à l’économie sociale et solidaire, et a été menée en partenariat avec le CGET, l'Institut Caisse des Dépôts pour la recherche, la Fondation de France et les régions Bourgogne Franche-Comté, Hauts-de-France et Occitanie. Les enquêtes de terrain se sont déroulées entre 2018 et 2019. Trois séminaires ont également eu lieu avant la publication du pré-rapport, et ont réuni des acteurs des 17 initiatives pour échanger sur leurs expériences et capitaliser les bonnes pratiques de coopération.

L'ensemble du travail mené a ainsi contribué à identifier les facteurs clés de succès et les obstacles communs aux processus de transition territoriale. Les réunions ont aussi eu pour objectif d'entamer une réflexion collective vers la création d'une communauté apprenante des dynamiques collectives de transition, qui permettrait de favoriser l'essaimage de ces formes de coopérations durables et adaptées aux besoins des territoires.

L'identification des facteurs de succès est articulée, tout au long du rapport, à des propositions (à l'attention des pouvoirs publics, des partenaires financeurs, des législateurs, etc.) pour favoriser l'émergence et la consolidation des transitions territoriales. Elles sont résumées en annexes, classées par thématique et par type d'acteur concerné.
Le rôle des collectivités publiques dans la consolidation des dynamiques fera l'objet d'une étude approfondie qui viendra compléter ce pré-rapport en 2020. Ces résultats permettront d'aménager des conditions favorables à l'émergence de telles dynamiques un peu partout en France.
 

Des dynamiques au service du développement territorial 

Dans l'étude, le lien social apparaît comme un levier incontournable du développement et de la résilience des territoires : une dynamique collective de transition est définie comme basée "sur la coopération d’une diversité d’acteurs (associations, habitants, entreprises, pouvoirs publics locaux…) qui ensemble conduisent une transformation au profit de ces acteurs et/ou du territoire".

Les intérêts des dynamiques collectives de transition territoriale sont multiples, tant pour les pouvoirs publics que pour les acteurs économiques et les habitants : elles sont des sources importantes de développement social, culturel et économique et sont créatrices d'emplois ; elles sont également vectrices d'intelligence collective, elles renforcent l'implication citoyenne et la créativité au service des projets locaux, elles valorisent et mettent à profit les ressources propres à chaque territoire...

Le changement nécessite donc un processus qui engage une coopération de long terme, et qui repose sur des interdépendances entre divers acteurs locaux. En effet, plus un territoire "fait système", plus il est apte à transformer les modes de production, de consommation, de travail et de vivre ensemble de sa population, y compris des acteurs qui ne sont pas directement impliqués dans le projet de transition.

La Biovallée, un exemple de transition "systémique"

La Biovallée, dans la Vallée de la Drôme, est le seul cas de dynamique qui ait atteint le stade de la "transition systémique", c'est-à-dire qui permette de transformer les modes de vie du territoire dans toutes ses dimensions (économique, sociale, écologique, culturelle et démocratique). Le "faire système" est appréhendé dans l'étude-action comme cadre favorisant la capacité de résilience d'un territoire, car il représente une forme de coopération où les liens tissés entre acteurs sont très étroits.

La densité et l'intensité des échanges sont communément plus fortes dans les territoires de petite échelle, où une culture commune émerge plus facilement que dans les métropoles. Les bassins de vie apparaissent ainsi dans l'étude comme une échelle particulièrement pertinente pour mener des transitions de nature systémique.
Dans le cas de la Biovallée, qui fédère trois territoires (Die, Crest, Eurre), la marque portée par l'association éponyme depuis 2012 permet de créer une identité autour d'un récit commun de territoire, qui vient consolider une dynamique collective vieille de 40 ans.

Mais le caractère systémique d'une dynamique est surtout permis par la création d'écosystèmes territoriaux favorisant les interactions et les synergies entre acteurs. La structuration de ces écosystèmes demande du temps : dans le cas de la Biovallée, la transition vers un modèle de production, notamment agricole, a été entamé dans les années 1970. Un mouvement écologique a été engagé à cette époque par des acteurs de la société civile, avant d'être repris par les communautés de communes dans les années 1980 autour d'un projet de réhabilitation de la rivière de la Drôme, alors très polluée. Les projets à visée environnementale bénéficiant du soutien des pouvoirs publics se sont ensuite progressivement multipliés.

Le rapport met enfin en lumière le rôle crucial des financements publics dans la consolidation des dynamiques de territoire : grâce au financement de 10 M€ du dispositif Grand Projets Rhône-Alpes (GPRA) co-financé par l’État, la Région, le Conseil général de la Drôme et l’Europe, la Biovallée a pu réellement décoller et financer 191 projets d'acteurs publics et privés entre 2009 et 2015. Plus récemment, 18,5 millions d’euros lui ont été octroyés dans le cadre de l’appel à projets national « Territoires d’innovation », et permettront de financer l’ingénierie et l’animation de la dynamique collective pour plusieurs années.

L'objectif de l'étude est avant tout de comprendre "comment" ces dynamiques émergent, afin de mettre en lumière les facteurs communs de succès des transitions. Le "pourquoi" des dynamiques n'est pas central dans l'analyse étant donné que la transition opérée est motivée dans chacun des cas par des objectifs et des enjeux propres à chaque territoire. Elles n'ont par ailleurs pas toutes atteint un "stade de maturité" similaire, se réalisent dans des zones géographiques d'échelles variables (communauté d'agglomération, communauté de communes, métropole, voire département, etc.) et peuvent se situer en milieu rural, péri-rural ou urbain. Le lien à l'économie sociale et solidaire est également variable selon le cas étudié : on retrouve par exemple, parmi les monographies, 2 pôles de compétitivité et un cluster d'entreprise aux côtés de projets portés par des organisations relevant formellement de l'ESS.

L'étude s'est en priorité attachée à regrouper les 17 initiatives autour de leur volonté commune de répondre aux problématiques du territoire, grâce à des démarches de co-construction de solutions durables et innovantes, et mises en œuvre localement. 14 types de dynamiques ont ainsi été dénombrées (voir tableau ci-dessus), ainsi que trois idéaux-types de formes de coopération reposant sur les différentes logiques observées.

Quels sont les facteurs favorables à l'émergence des dynamiques collectives ?

A partir de la pluralité des formes de coopération observées, des invariants sont apparus concernant la façon de pérenniser ces dynamiques et d'aboutir au "faire système", indispensable pour doter le territoire d'une capacité de résilience. Le rapport met ainsi en exergue les conditions favorisant le "pouvoir de transformation" porté par les dynamiques collectives. 

Les résultats de l'étude montrent que les acteurs publics locaux et les habitants sont les moteurs indispensables des transitions collectives : six des 17 dynamiques sont impulsées par des collectivités territoriales - telles que Les Villages du Futur (Pays Nivernais Morvans) et la marque IN (département de Seine Saint-Denis) - et sept sont nées de la société civile - par exemple le PTCE Figeacteurs (Lot) et la monnaie locale Eusko (Bayonne).

Parmi les facteurs clés de succès, on retrouve donc une coopération forte entre acteurs locaux, ce qui suppose de réunir au préalable plusieurs conditions : une identité territoriale partagée, un récit mobilisateur vers un projet d'avenir alternatif qui fasse écho aux aspirations des habitants, des relations d'interconnaissance développées, et une volonté de trouver des solutions collectives et transversales aux problèmes locaux. Pour faciliter l'aménagement de ces conditions, le rapport propose par exemple de développer les appels à projet coopératifs et les appels à commun, pour remédier au cadre concurrentiel imposé par les appels d'offre.

Le rapport montre également que les territoires disposant d'une "culture entrepreneuriale" pré-existante, entendue comme "l'esprit d'entreprendre", mènent plus facilement des dynamiques de transition. C'est le cas de Nova Child (Cholet) qui s'appuie sur un cluster d'entreprises classiques, et de la monnaie locale Eusko (Bayonne) qui est née dans la tradition coopérative basque.
Même si elle est insuffisante pour révéler le potentiel de transformation des territoires à elle seule, la culture entrepreneuriale pousse les acteurs à apporter des solutions et des activités nouvelles face aux besoins locaux identifiés. Le document présente en ce sens des pistes pour encourager l'esprit d'entreprendre au service de la coopération sur les territoires, comme la formation des élus aux intérêts de la structuration en Société coopérative d'intérêt collectif (Scic) et l'outillage des habitants dans le domaine de l'entrepreneuriat coopératif.

Enfin, l'étude a entrepris de dresser un tableau comparatif des modèles économiques et des formes juridiques de chaque dynamique de transition, pour établir quelles modalités contribuent à pérenniser les dynamiques collectives.
Le document mentionne notamment deux points faibles concernant les financements, qui conduisent à formuler deux constats : la nécessité de convaincre les partenaires publics et privés d'intervenir sous forme d'apport en fonds propres plutôt que le soutien par subventions, et de financer davantage les charges de structure.
Le rapport relève aussi la grande inventivité des dynamiques coopératives, qui superposent les échelles de gouvernance et articulent plusieurs entités juridiques pour se déployer au plus près de leur territoire. Ces innovations sont souvent nécessaires pour répondre à des enjeux globaux, mais ne sont pas sans complexifier la mise en oeuvre des dynamiques : il est donc conseillé de garder une trace de leur évolution et de faciliter le transfert et l'appropriation de savoirs et de compétences entre acteurs, par exemple par l'évaluation d'impact.
 

Un enjeu central : renforcer l'ingénierie de soutien des dynamiques collectives

Dans le cadre de l'étude-action, une capitalisation des expériences au travers d’échanges de pairs à pairs a été nécessaire pour rendre compte de la grande diversité de dynamiques collectives émergeant sur les territoires. Des problématiques communes ont pu ainsi être mises en lumière, comme celle de l'ingénierie de soutien. Il existe de fait un grand besoin d'accompagnement et de financement au service de l'animation et de l'ingénierie de la coopération.

De la même manière, il y a un fort besoin au niveau de l'ingénierie de l'évaluation d'impact : le rapport évoque la nécessité de construire une mesure de la "production de valeur ajoutée sociétale" créée sur le territoire : "L’idée n’est pas alors de mesurer la rentabilité d’un investissement mais de considérer la richesse matérielle et immatérielle créée sur un territoire appréhendé d’un point de vue systémique". Développer l'évaluation est nécessaire pour un meilleur pilotage interne aux dynamiques, et pour valoriser leurs nombreux impacts positifs auprès des financeurs et des pouvoirs publics.

Dans cette optique, une démarche autour de "La Fabrique des Transitions" est en cours de construction, dont le Labo de l'ESS est partie prenante aux côté d'une diversité d'acteurs engagés dans cette dynamique, afin de pérenniser les dynamiques collectives de territoire en systématisant l'outillage des acteurs. Cette alliance d'acteurs et de réseaux vise à partager des outils et méthodes de gestion expérimentés par plusieurs dynamiques, pour participer à la construction d'un savoir-faire commun des projets de transition. 

 

En savoir plus sur les travaux du Labo de l'ESS

Dès son origine, le Labo de l’ESS – think thank qui construit, par un travail collaboratif, des axes structurants de l’économie sociale et solidaire - a fortement ancré ses travaux au plus près d’initiatives exemplaires, nées d’impulsions citoyennes, d’entrepreneurs visionnaires, de réseaux, etc. Cela l’a mené au constat suivant : s’il existe bien de nombreuses dynamiques collectives de territoire, elles restent encore dispersées, isolées les unes des autres et manquent de synergies. C’est pourquoi le Labo de l’ESS a décidé de lancer en septembre 2018, une étude-action intitulée « Dynamiques collectives de transitions dans les territoires », dans l’objectif de faire dialoguer cette grande diversité d’initiatives collectives de territoire afin de capitaliser la richesse de leurs expériences et, à partir d’échanges de pairs à pairs, d’identifier les facteurs clés de succès et les leviers indispensables à leur multiplication et à leur développement. Pour cela, dix-sept dynamiques collectives très diverses (PTCE, Projet alimentaire territorial, Territoires Zéro Chômeur, tiers-lieux, cluster d'entreprise, monnaie locale...) situées dans différentes régions de France ont été identifiées. 

>> Découvrir les 17 monographies réalisées par le Labo de l'ESS 
>> Découvrir le rapport complet Dynamiques collectives de transitions dans les territoires du Labo de l'ESS (février 2020)

En partenariat avec

Le Labo de l'ESS
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