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ENJEUX

ESS et culture, une histoire à écrire en commun

Dernière mise à jour : le 15 Octobre 2019
Contribution à l'intérêt général, modèles économiques hybrides, ancrage territorial… Entre le monde de la culture et celui de l'ESS, la proximité est évidente et de nombreux projets témoignent de la pertinence d'approfondir ces liens afin de répondre aux enjeux actuels de la culture et de la société.

Rendre la culture accessible à tous : un enjeu d'émancipation et de lien social 

À l'ère du numérique et de la profusion de biens culturels à portée de clic, la question de l'accessibilité de la culture semble ne plus se poser. L'accès à une certaine culture, celle qui fait sortir de chez soi et confronte chacun à l'autre, se pose toutefois avec acuité. Selon le sociologue Dominique Wolton, notre société individualiste de masse est caractérisée par la raréfaction des « relais socioculturels entre le niveau de l’expérience individuelle et celui de l’échelle collective »  . 

Dès 2008, l’enquête sur les pratiques culturelles des Français du Département des études de la prospective et des statistiques (DEPS) du ministère de la Culture prenait la mesure de cette révolution numérique. Les écrans étaient déjà devenus le « support privilégié de nos rapports à la culture tout en accentuant la porosité entre culture et distraction, entre le monde de l'art et ceux du divertissement et de la communication ».

Si la fréquentation globale des équipements culturels restait toutefois stable par rapport à la période précédente, un quart des Français n'en avait fréquenté aucun dans l'année – ni cinéma, ni bibliothèque, ni salle de spectacle, ni lieu d'exposition ou de patrimoine.    

Dix ans après, les usages ont encore été bouleversés par l'avènement du smartphone. L'édition 2018 du Baromètre du numérique, réalisée par le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CREDOC), dresse un panorama de l'équipement actuel et des usages, confirmant que le temps passé à regarder des vidéos ou des films sur Internet ne cesse d’augmenter (passant de 3 à 5 heures par semaine en population totale et de 6 à 10 heures pour les personnes concernées) . 

Quant à la fracture numérique, elle semble se réduire progressivement, avec 9 Français sur 10 utilisateurs d'Internet en 2018. Ainsi, les 70 ans et plus sont désormais 60% à se connecter sur Internet contre 38% en 2015. Toutefois, la diffusion rapide d'Internet masque des enjeux forts d'appropriation et de maîtrise : près d’un adulte sur cinq ne recourt jamais aux outils informatiques et numériques ou est bloqué en cas de difficulté, toujours d'après le CREDOC.  

Face à ces défis liés au numérique mais aussi à l'inégale répartition de l'offre culturelle sur le territoire, des structures s'efforcent d'améliorer l'accessibilité de la culture en s'intéressant aux publics éloignés – confrontés à des freins divers, qu’ils soient par exemple financiers, socio-culturels ou liés à un handicap. Elles s’engagent aussi sur les questions de mobilité et de maillage territorial :  développement de l'offre culturelle sur un territoire donné, diversification de la programmation, renforcement de la place donnée au spectacle vivant et à l'éducation artistique et culturelle ou encore amélioration de la communication autour de cette offre.

Promouvoir la notion de droits culturels

Toute personne, en tant que membre de la sociéte […] est fondée à obtenir la satisfaction des droits économiques, sociaux et culturels indispensables à sa dignité et au libre développement de sa personnalité.
Extrait de l’article 22 - Déclaration universelle des droits de l'Homme, 1948

Au-delà de la question de l’accès à la culture se joue la reconnaissance de la notion de droits culturels et de diversité des cultures. Lors de la création du ministère des Affaires culturelles dirigé par André Malraux, la notion d’œuvre universelle est de mise et le ministère reçoit ainsi la charge de rendre accessibles les œuvres capitales de l'humanité, et en priorité celles de la France, au plus grand nombre possible de Français. Depuis, la diversité des cultures a largement été reconnue, notamment par l’UNESCO qui a publié entre 2001 et 2005 une déclaration et une convention pour la reconnaissance et la protection de la diversité des expressions culturelles.

De cette diversité culturelle découle la notion de droits culturels en tant que « droits et libertés d’accès et de participation aux ressources nécessaires au processus d’identification culturelle développé tout au long de sa vie ». Selon le collectif Pour une démarche de progrès par les droits culturels, ces droits désignent particulièrement le droit à l’éducation, le droit de participer à la vie culturelle, le droit à la liberté d'expression artistique et le droit à l'information. 

Les structures qui s’engagent pour la promotion des droits culturels visent ainsi à dépasser le concept d’accès à la culture, porteur d’une notion de culture universelle et légitime, pour favoriser le développement des cultures en tant que « valeurs, croyances, convictions, langues, savoirs et arts, traditions, institutions et modes de vie par lesquels une personne ou un groupe exprime son humanité et les significations qu'il donne à son existence et à son développement ». Ces acteurs défendent, en outre, l’idée d’un lien profond entre développement des droits culturels et promotion du vivre-ensemble et des solidarités mais aussi approfondissement de l’émancipation et de la capacité de participation à la vie démocratique.

Culture, ESS et territoire : un trio gagnant

Les projets culturels sont par ailleurs de plus en plus conçus et mis en œuvre par une pluralité d'acteurs locaux : associations, collectivités, écoles et universités, entreprises mécènes, habitants, etc. Les lieux et équipements culturels (librairies, théâtres, musées, salles de spectacles…) tendent à s'ouvrir, à devenir des lieux de rencontre, d'enseignement et de pratique amateur. Des tiers lieux (bibliothèques troisième lieu, fab lab, friches industrielles et autres lieux éphémères) accueillent des créateurs, professionnels, petites entreprises et associations, suscitant des collaborations innovantes, notamment entre acteurs de la culture et de la solidarité.

Des pôles territoriaux de coopération économique (PTCE) permettent d'approfondir cet ancrage local, de structurer des filières culturelles et d'offrir de nouvelles pistes de collaboration entre acteurs de l'ESS, entreprises dites classiques et pouvoirs publics.             

La culture est, enfin, un puissant marqueur de territoire et certains projets peuvent contribuer à renforcer l'attractivité d'un territoire – un quartier populaire, par exemple -, avec un effet levier sur l'activité économique (opportunités socio-professionnelles, renforcement de la mixité sociale ou encore intégration d'un quartier à la ville). Les externalités positives de ces projets culturels sont alors d’autant plus fortes que les pouvoirs publics s’associent à des acteurs soucieux de leur impact social et environnemental et prennent en considération les risques liés à la revitalisation d’un territoire (phénomène de gentrification, exclusion des populations pauvres des emplois créés, etc.).

Réduire la précarité des professionnels de la culture en diversifiant leurs ressources

De la création artistique à son interprétation, du porteur de projet fortement dépendant de son réseau à l’association d’éducation artistique, l’entrepreneuriat culturel s’appuient largement sur le capital humain, qui représente alors une part budgétaire importante pour ce type de projets.

Dans le contexte d’une diminution importante des financements publics, les structures culturelles font face à un enjeu fort de diversification de leurs ressources afin d’assoir leurs modèles économiques et de sécuriser les emplois nécessaires à ces activités. La mutualisation et la coopération entre professionnels de la culture se développent ainsi, par exemple dans le cadre de coopératives d'activité et d'emploi (CAE), et permettent une utilisation plus efficiente des ressources et la professionnalisation des associations et autres petites structures culturelles.

Face aux nouveaux enjeux de société […] face a la dégradation des modèles économiques, l’ESS est porteuse de la double voie de réponse : la voie de la coopération, la voie d’un entrepreneuriat plus efficace. […] entre le « tout public » et le « tout marchand », elle offre une troisième voie qui garantit la primauté des valeurs d’intérêt général, de démocratie, de non lucrativité.
Bernard Latarjet, Rapprocher la culture et l’économie sociale et solidaire, 2018

Du point de vue du travailleur, les métiers de la culture s'exercent souvent dans des conditions particulières, vectrices de précarité : travail indépendant (33% des actifs, contre 12% dans la population active), contrats temporaires et cumul d'emplois dans l'année (principalement dans le spectacle vivant, l’enseignement culturel et l’audiovisuel), revenus peu élevés (notamment par rapport au niveau de diplôme). En outre, l'incertitude radicale qui caractérise la culture engendre une fragilité supplémentaire des projets : animés par la passion de leur métier, les acteurs culturels acceptent souvent une prise de risque supérieure à celle qu'encourent des entrepreneurs plus classiques.      

Diffuser une offre culturelle à l'heure du numérique

Le numérique a profondément bouleversé la culture dans son ensemble, avec la constitution de géants du web (les GAFAM en particulier) et l'arrivée d'une myriade de startups venant concurrencer les acteurs historiques du secteur. Dans un contexte de généralisation de l'accès en ligne à la musique et à de nombreux autres biens culturels, le spectacle vivant prend une dimension décisive dans le modèle économique des artistes et professionnels de la culture. Alors que la production de biens et services culturels ne cesse d'augmenter, les modalités de diffusion et de communication deviennent encore plus stratégiques qu'auparavant. 

Là encore, la coopération et la professionnalisation s'avèrent nécessaires pour assurer le développement puis la pérennité d'un projet, d'une activité artistique ou culturelle. Des acteurs de l'ESS offrent des ressources sur le sujet – information, formations –, proposent des accompagnements – par exemple les coopératives Artishoc, sur la stratégie digitale ou encore la billetterie, et YuSit sur l'offre numérique des musées et autres acteurs du patrimoine - et des possibilités de regroupement – dans le cadre d'un PTCE notamment -, ce qui a notamment pour effet de maximiser l'impact de leur communication.

>> Pour en savoir plus sur les enjeux de transition numérique, découvrez le dossier ESS et numérique de l'Avise.