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Interview
Rapport d'activité 2021 - édition spéciale 20 ans

Créer des alliances fertiles

Pionnier de l’insertion par l’activité économique, Jean-Guy Henckel a bousculé les codes de l’intervention sociale pour transformer durablement la société, de menuiserie d’insertion en Jardins de Cocagne. Toujours au plus près du terrain, à l’écoute des innovations, il poursuit aujourd’hui son engagement en accompagnant les « bricoleurs de demain » dans la structuration des filières de l’upcycling. Cet article est paru dans le rapport d'activité 2021 de l'Avise - édition spéciale 20 ans, qui rend hommage à travers des reportages, des témoignages et des tribunes, aux partenaires et bénéficiaires de l'agence qui contribuent à faire émerger une économie qui concilie transition écologique et innovation sociale.
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    Rapport d'activité 2021 - édition spéciale 20 ans

En créant en 1974 une menuiserie d’insertion, vous avez contribué à l’émergence de l’insertion par l’activité économique. Vous parlez à ce propos de « bricolage ». En quoi, selon vous, l’innovation sociale procède-t-elle du bricolage ?

Aujourd’hui, on parle de moi comme d’un pionnier, d’un fondateur. Mais à l’origine, nous avons simplement fait face, avec d’autres travailleurs sociaux, à une situation de crise. Je travaillais à l’époque dans un foyer d’hébergement en Franche-Comté, qui jusque-là, en période de plein emploi, accueillait plutôt des « clochards célestes » à la Jack Kerouac, des personnes qui avaient fait le choix de vivre à la marge. Au milieu des années 1970, avec le premier choc pétrolier, on a assisté à un basculement. On a vu arriver des personnes qui se retrouvaient en situation d’exclusion, alors qu’elles souhaitaient avoir un emploi, une famille, une maison. Il y avait là une détresse nouvelle, qui appelait de nouvelles formes d’intervention sociale.
Face à ces personnes qui voulaient travailler, mais dont les entreprises ne voulaient pas, nous avons commencé à bricoler des expérimentations et à créer des entreprises qui les embauchaient. Et c’est ainsi que nous avons initié ce qu’on appelle maintenant l’insertion par l’activité économique.
Nous avons ouvert une menuiserie d’insertion en 1974 et la première circulaire sur l’IAE est parue en 1979.
L’innovation sociale ne vient jamais d’en haut, ce sont toujours les acteurs de terrain qui bricolent des solutions nouvelles, qui font évoluer les règles, les normes et les cadres réglementaires. À l’époque, tout était à structurer – et c’est aussi pour cela que j’aime utiliser ce terme de bricoleur. C’est très différent aujourd’hui. Et si les innovations viennent toujours du terrain, une agence comme l’Avise a la capacité de repérer les initiatives balbutiantes et les « bricoleurs » qui les portent, parfois de façon isolée, et de les soutenir en créant des outils, des programmes, en mobilisant des fonds et des ressources humaines. L’Avise fonctionne comme une chambre d’écho, c’est l’un de ses grands apports.

Vous créez le premier Jardin de Cocagne en 1991. Très vite, l’initiative essaime partout en France. En 2010, le Réseau Cocagne fédère plus de cent jardins. Comment parvient-on à grandir en restant fidèle à ses principes fondateurs ?

L’essentiel est de toujours veiller à l’équilibre entre le social, l’écologie et l’économie. Il faut parvenir à gérer cette tension permanente entre ces trois pôles. Et pour avoir de l’impact social, écologique, économique, il est indispensable de mettre en place, autour de ces projets, des alliances entre acteurs privés, acteurs publics et citoyens. C’est ce que j’appelle des alliances fertiles. Je crois que ne pourrons pas faire face aux difficultés inédites qui caractérisent notre époque – pandémie, changement climatique, montée de la pauvreté et de l’exclusion – sans oser construire ce type d’alliances.

En quoi la mobilisation des programmes et dispositifs de l’accompagnement est centrale dans le développement de l’ESS ?

Les métiers de l’économie sociale et solidaire nécessitent du temps : il s’agit de travailler en profondeur pour imprégner durablement une société. Avec les Jardins de Cocagne et leurs adhérents-consommateurs, on a imprégné la société entière : aujourd’hui il existe des centaines d’Amap en France, et des dizaines de milliers de personnes trouvent tout naturel de souscrire à un abonnement de paniers de légumes – ce qui était loin d’être le cas en 1990. Actuellement, ce qu'il se passe avec l’upcycling est très intéressant. Je pense que ce mouvement finira par modifier les usages et les comportements de la même manière que Cocagne l’a fait dans le secteur de l’agriculture biologique. Déjà, on observe un vrai changement de mentalités vis-à-vis du déchet, avec des citoyens qui modifient leurs modes de consommation, avec partout, des initiatives autour du réemploi, avec de grandes entreprises qui s’engagent dans le cadre de leur démarche RSE ou via leurs fondations. Les pouvoirs publics commencent eux aussi à s’y intéresser. Mais le petit chantier d’insertion ne peut pas travailler seul. Là aussi, il faut décloisonner et créer du lien entre le chantier d’insertion et le designer renommé, entre le monde de l’insertion et le monde du handicap, entre l’upcycling couture et l’upcycling bois, etc. Des solutions se dessinent. Il est indispensable de rassembler, fédérer et accompagner l’ensemble des acteurs, pour trouver un modèle économique viable et structurer la filière.

Bricoleur d'innovations
Né en Franche-Comté dans une famille ouvrière, Jean-Guy Henckel fonde en 1991 le premier Jardin de Cocagne à proximité de Besançon. Il s’agit de développer une agriculture de proximité pourvoyeuse d’emplois en insertion, en distribuant en circuit court des paniers de légumes bio à des adhérents-consommateurs. Créé en 1999, le Réseau Cocagne fédère aujourd’hui 102 fermes biologiques et accompagne plus de 5 000 salariés chaque année. Jean-Guy Henckel a quitté le Réseau Cocagne en 2018. Il préside aujourd’hui Métamorphose, réseau d’ateliers et chantiers d’insertion en upcycling couture, et l’association le Chemin des fleurs en Île-de-France. Il est membre du bureau de l’Avise.

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L’innovation sociale ne vient jamais d’en haut, ce sont toujours les acteurs de terrain qui bricolent des solutions nouvelles.
Jean-Guy Henckel, président de Métamorphose et membre du bureau de l'Avise
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