Décryptage
Projet TRESSONS

L’ESS au cœur des dynamiques d’innovation et de coopération dans les territoires ruraux

Publié le 10 avril 2019
Le 2 avril 2019, l’Avise et le RTES ont organisé le lancement du projet TRESSONS dédié à l’innovation et à la coopération dans les territoires ruraux, en partenariat avec le Conseil départemental de Meurthe-et-Moselle, qui a accueilli les 130 participants de l’événement, et la région Grand Est. Retour sur la journée.

Le projet TRESSONS, l'ESS au service du développement rural

La journée de lancement du projet TRESSONS a été l’occasion de présenter les résultats des premières études réalisées sur l’ESS en milieu rural, et de découvrir de nombreux projets à travers le témoignage d’entrepreneurs et de collectivités engagés dans des démarches de coopération et d’innovation en milieu rural.

Inaugurée par Mathieu Klein, Président du Conseil départemental de Meurthe-et-Moselle, et Catherine Zuber, Vice-président de la Région Grand Est, cette journée était une étape clef du projet TRESSONS qui entame désormais une deuxième phase de capitalisation, d’outillage, et de valorisation. 

L’occasion de revenir sur les conférences de la matinée, consacrée aux principes et enjeux du développement rural et de la place de l’économie sociale et solidaire dans les dynamiques coopératives des territoires ruraux.

Retour sur la conférence « coopération, capital territorial et développement rural »

Afin de mieux discerner et contextualiser les enjeux spécifiques à l’ESS dans les dynamiques coopératives des territoires ruraux, Pascal Chevalier, professeur en géographie à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3, et Axel Othelet, Directeur de Citoyens et Territoires – Grand Est , sont revenus sur les notions de coopération, de capital territorial et sur la mise en œuvre des politiques de développement rural en France et en Europe. 

La notion de capital territorial pour expliquer le développement des territoires ruraux

A travers ses différents travaux de recherche, Pascal Chevalier pose le constat que le développement rural n’est pas uniquement lié aux ressources (naturelles, économiques, humaines…) disponibles, mais qu’il dépend en grande partie des jeux de coopération et de collaboration en œuvre sur un territoire. Il s’intéresse notamment à la mise en réseau des différents acteurs d’un territoire, et aux processus qui leurs permettent de construire leur propre modèle de développement. 

Après plus d’un siècle et demi d’exode rural, on constate que l’évolution démographique des communes rurales est positive, et que le processus de dynamique rurale a tendance à se poursuivre depuis une trentaine d’année puisque la population augmente au même rythme (+0,7% par an) que l’ensemble de la population française1, malgré les effets de métropolisation. Cette évolution interroge les chercheurs et les acteurs politiques et s’explique, selon certains d’entre eux, en partie par les politiques d’aménagement du territoire grâce auxquelles se développent des réseaux de communication par exemple. 

Pascal Chevalier revient sur deux modèles historiques de développement qui s’articulent et qui illustrent la manière dont l’action publique se saisit du développement rural et du développement local :  

  • Le premier modèle est celui de la suprématie des institutions : c’est le modèle dominant à l’époque des grandes politiques d’aménagement du territoire, entre les années 1950 et 1970, durant laquelle l’Etat pilote la redistribution des richesses dans une logique d’équité territoriale. Cette conception du développement local est liée à l’idée de retard et bénéficie alors à l’époque à de nombreux territoires ruraux, mais ses effets restent limités notamment si les acteurs locaux n’ont pas la capacité à se saisir des moyens distribués pour mettre en œuvre leur propre politique de développement. 
  • A partir les années 1960-1970, le modèle de la suprématie des communautés apparait et s’appuie sur les courants idéologiques qui défendent l’idée que le développement des territoires ne peut venir que des populations elles-mêmes (en se fixant leurs propres règles, leurs propres normes, etc). 

Aujourd’hui, le développement local semble se situer dans une approche mixte entre ces deux modèles avec, d’une part, les institutions qui fixent des règles et donnent un cadrage global commun, et de l’autre les territoires et leurs populations qui mettent en œuvre ce développement en se saisissant des moyens et outils des politiques publiques afin d’innover et de créer de la richesse. 

Pour Pascal Chevalier, ce sont ces postulats de base qui permettent de mieux comprendre l’émergence de la coopération et de l’ESS dans les territoires : « le développement territorial aujourd’hui, c’est plus que l’accumulation économique dans un territoire. Il est avant tout lié à la capacité des acteurs à s’organiser en réseau et à créer de la richesse en partant du principe que ce qui crée de la richesse dans un territoire, ce n’est pas tant la ressource en tant que telle, physique (…) ».

Cette conception du développement lié à la capacité du réseau social s’inscrit donc dans une dynamique territoriale et spatiale, à l’inverse des politiques sectorielles, dans laquelle le réseau est une émanation d’une logique de territoire. Pascal Chevalier énumère cinq éléments importants pour créer du réseau et mettre en place un projet commun de territoire : 

  • Un territoire de référence pour soutenir une dynamique de développement ; 
  • Un territoire local qui s’articule avec les autres échelons (régionaux, nationaux…) dans une logique de coopération (conventions de partenariats, contractualisation…) ; 
  • Un réseau qui s’appuie sur un sentiment d’appartenance, sur une communauté qui partage des besoins et des idées : selon les projets de développement, cela se traduit par une charte, une stratégie de développement... ;
  • La mobilisation des ressources par les acteurs du territoire ;
  • Un modèle de développement basé sur les spécificités du territoire. 

Créer un réseau de coopération ou s’appuyer sur un réseau préexistant ? 

L’Institut des territoires coopératifs, lauréat de l’appel à projets « Mobilisation Collective pour le Développement Rural » du Réseau rural national,  a mis en place une démarche de recherche-action intitulée « Observatoire de l’Implicite » dans le cadre de ses travaux autour de la mise en réseau, qui consistent notamment à rendre visibles les processus implicites de la coopération.  

Trois facteurs clefs pour créer du réseau :

  • La problématisation pour définir les problèmes communs ; 
  • L’intéressement pour faire circuler l’information aux membres du territoire et attiser leur curiosité et leur intérêt autour du problème (via des processus de médiation, des forums de discussion, des questionnaires, des réunions publiques, des ateliers thématiques...) ;
  • L’engagement afin de trouver des personnes convaincues du bien-fondé du projet et capables de monter le réseau en cherchant d’autres personnes souhaitant s’investir dans le projet (réseau de coopération).

Pascal Chevalier pose alors la question : « pourquoi arrive-t-on parfois à mobiliser les entrepreneurs d’un territoire, et parfois non ? ». Il explique que la préexistence d’un réseau très fort et dense sur un territoire peut être un atout pour impulser une dynamique de coopération, en s’appuyant sur les bases de ce réseau et en l’accompagnant vers une logique territoriale plus horizontale. Par exemple, certains clubs sportifs dans les territoires ruraux ont été à l’origine de structures intercommunales. Toute la difficulté réside dans l’ouverture de ce réseau préexistant à d’autres acteurs du territoire et sur d’autres secteurs ou thématiques. 

L’avantage de retrouver des réseaux préexistants de l’ESS sur les territoires est qu’ils sont déjà transversaux (lien entre économie et cohésion sociale, gouvernance démocratique avec de nombreuses parties prenantes, etc). Dans ces territoires, l’ESS peut servir de point de départ au développement territorial. 

Ainsi, Pascal Chevalier a réalisé des travaux d’étude à l’échelle nationale sur les 247 Groupes d’Action Locaux2 afin de mieux comprendre les rapports entre la nature des réseaux de coopération et leur capacité à mobiliser les ressources de leur territoire. Il s’est particulièrement intéressé aux liens entre le profil des acteurs dominants (réseau composé majoritairement d’élus, d’acteurs socioéconomiques ou d’associations / réseau territorial qui lie l’ensemble de ces acteurs) et les types de ressources mobilisées.

Deux observations : 

  • Dans les territoires de très faible densité démographique, les réseaux ont tendance à se disperser sur des superficies trop grandes et sont alors fortement dominés par les institutions locales, qui sont les acteurs leurs plus structurés dans ces territoires ruraux.
  • En Grand Est et en Bretagne, on observe un portage partagé de l’action locale. Dans ce type de pilotage partagé, on retrouve un réseau très coopératif qui a dépassé les logiques sectorielles pour devenir un réseau territorial. 

La coopération et l’intelligence collective

Axel Othelet, directeur de l’association Citoyens & Territoires, revient sur les nouvelles formes de coopération qui s’instituent à travers la problématique des transitions : tiers-lieux, fablabs, centrales villageoises, l’expérimentation Territoire Zéro Chômeurs de Longue Durée… 

Pour cela, il s’appuie sur les conclusions de Stefano Mancuso, chercheur à l’Université de Florence, et de la journaliste Alessandra Viola, sur l’intelligence des plantes3 qui montrent que ces dernières, représentant 99% de la biomasse, développent des réseaux grâce à leurs racines et réussissent ainsi à communiquer, à se donner des alertes. Axel Othelet reprend cette analogie entre le monde coopératif, collaboratif et le monde végétal pour montrer que la plante survit parce qu’elle s’intègre dans un réseau partenarial très dense, de même que les initiatives économiques et sociales des territoires se pérennisent dès lors qu’elles s’inscrivent dans un modèle collaboratif. 

Exemples de collaborations territoriales 

La transition territoriale de Loos-en-Gohelle (62) 

Loos-en-Gohelle est une commune du bassin minier située dans le Pas de Calais, territoire fragilisé par son héritage post-industriel notamment par l’arrêt de l’activité minière dans les années 1980 et la fermeture des mines (8 terrils, 20% de friches, forte pollution, taux de chômage élevé…).  La collectivité a donc décidé de transformer l’image négative et dégradée du territoire en créant un nouveau modèle de développement, basé sur nouvel imaginaire et un nouveau récit collectif partagé par ses habitants. La commune de Loos-en-Gohelle est aujourd’hui un modèle de résilience, notamment à travers sa stratégie de développement durable qui irrigue toute l’action publique locale : plantation de plantes et d’arbres sur les anciens terrils, actions de préservation de la biodiversité, présence du pôle d’excellence de l’éco-transition CD2E qui soutient, conseille et forme les entreprises et collectivités dans les domaines de l’écoconstruction, des énergies renouvelables, de l’économie circulaire, etc. 

Axel Othelet insiste sur deux points forts de la stratégie coopérative de Loos-en-Gohelle : 

  • Le choix de la participation citoyenne pour sortir du processus de dévalorisation
  • La mise en œuvre du management par la participation : chacun est informé de tout ce qu’il se passe sur le territoire (à travers des retours d’expérience, des analyses pratiques, des programmes de soutien aux projets citoyens, etc).
Le projet Aroma : l’expérience d’une coopération plurielle à l’échelle transfrontalière

Lancé officiellement le 20 avril 2018 à Longwy, le projet Aroma (« Approvisionnement Régional Organisé pour une Meilleure Alimentation ») porte sur la consolidation de la coopération transfrontalière pour favoriser l’approvisionnement en produits locaux de qualité avec une vingtaine de partenaires originaires de la province de Luxembourg, de Rhénanie-Palatinat, de Sarre, de Lorraine, du Grand-Duché de Luxembourg et de Meurthe-et-Moselle. AROMA est financé à hauteur de 56% de son budget par les fonds FEDER du programme de l’Union européenne INTERREG VA Grande Région.

Plus d'informations sur le projet TRESSONS

L’ambition du projet TRESSONS, piloté par l'Avise et le RTES sur une durée de 3 ans (2018–2020), est d’analyser les conditions dans lesquelles l’ESS et l’innovation sociale peuvent constituer une solution durable aux défis des territoires ruraux, d’outiller les acteurs et de renforcer le maillage partenarial en milieu rural. En savoir plus

Retrouvez les vidéos de la journée du 2 avril sur le site du RTES et le compte-rendu du séminaire de lancement sur le site du Réseau Rural National. 

 

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1. Source INSEE, Recensements de la population entre 1999 et 2006

2. Un Groupe d’Action Local (GAL) est un groupe coordonné par un système de gouvernance tripartite regroupant les institutions, des associations du territoire et le monde socio-économique. L’objectif est d’écrire une stratégie de développement pour une période de 6 ans afin de contractualiser dans le cadre des programmes LEADER. 3 MANCUSO Stefano et VIOLA Alessandra, L’intelligence des plantes, Ed. Algin Michel, 2018, p240.

3. MANCUSO Stefano et VIOLA Alessandra, L’intelligence des plantes, Ed. Algin Michel, 2018, p240.

 

Thématiques

Économie sociale et solidaire
Ruralité

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